GRAS Yves

??/??/???? - 09/01/2006

Grade : Lieutenant

Unité : BM 21

 

Français Libre

 

À propos

Date de décès : 09/01/2006

Lieu de décès : Xaintrailles

 

Écrits

9 janvier 2006

Le Général Yves Gras nous a quittés le 9 janvier 2006 à Xaintrailles où ses obsèques se sont déroulées le 12 janvier. Son fils Philippe a prononcé l’allocution qui suit.

Saint Augustin nous enseigne que la réalité du passé est la mémoire.

Gardez vivant dans vos mémoires le souvenir d’Yves Gras.

Souvenez-vous qu’il fut un soldat, un érudit et un gentilhomme.

Un soldat

Soldat, sa vie fut vouée à la guerre.

Saint-Cyrien de la promotion Charles de Foucauld, élève officier de l’armée vaincue d’un pays occupé, il ne se résout pas à chanter Maréchal nous voilà au chantier de jeunesse.

Il s’évade de France, à pied par les Pyrénées, et se retrouve, tondu et couvert de poux, à la prison de Lerida. Lorsque je suis passé en Espagne, disait-il, je pensais ne pas revoir la France avant au moins dix ans. Ce sera finalement moins long, mais à quel prix.

Transféré au Maroc par la Croix-Rouge internationale, il choisit la coloniale et rejoint la Première Division Française Libre, celle qui n’a jamais cessé le combat et s’est déjà couverte de gloire en Erythrée, en Syrie et Bir Hakeim en Libye.

L’esprit impétueux, intransigeant et fier des Free Frenchies lui conviendra parfaitement et le marquera durablement.

Avec les Sénégalais du Bataillon de Marche n°21, il connaîtra le baptême du feu en Italie, le débarquement de Provence, les combats acharnés de la libération de Toulon, la chevauchée joyeuse de la campagne de France et l’enfer des combats d’Alsace dans la plaine glacée du Rhin. Finalement, la capitulation allemande le trouve dans l’Authion où les coloniaux jouent les chasseurs alpins pour déloger les Allemands de leurs nids d’aigles des Alpes.

• Mais la paix revenue en Europe, c’est l’Empire qui s’embrase puis l’Afrique post coloniale. Il est de tous ces combats. La rébellion malgache de 1947 avec les tirailleurs du Bataillon Somali : De toute ma vie, je n’ai jamais autant marché à pied plaisantait-il. La guerre coloniale qu’il découvre à Madagascar se fait à pied. La République n’a pas de camions et de toute façon, Madagascar n’a pas de pistes.

À Ampasimbé, il tue un jour un crocodile de 3,50 m qui troublait la paix du village. Les photos d’époque le montrent, posant nonchalamment devant son trophée, entouré de tirailleurs et de villageois Betsimisaraka. Le cuir de l’animal, transformé en un sac à main offert à ma grand-mère, était à la gloire de mon père, pour l’enfant que j’étais, ce qu’étaient les bartavelles à la gloire du père de Marcel Pagnol.

Il retrouvera Madagascar en paix en 1964 pour y prendre le commandement du 2ème Régiment parachutiste d’Infanterie de Marine, à Ivato.

• Puis sonne l’heure de l’Indochine . Elle sera la passion de sa vie.

Il rejoint le Tonkin en 1950 comme capitaine à la tête d’une compagnie de parachutistes du 7e Bataillon de Commandos coloniaux parachutistes.

Avec le Capitaine Gras, m’a rapporté le Lieutenant Calés, nous étions toujours prêts à partir. Il souffrait d’être commandé par des supérieurs qui n’avaient pas sa valeur mais nous savions qu’il ne les laisserait pas nous faire faire n’importe quoi.

En Indochine, il fit tout ce qu’un capitaine pouvait y faire : les paras, le poste en haute région, le groupement mobile avec un bataillon indigène, le bataillon Muong.

Avec eux, il gagne la Légion d’Honneur au combat en 1952, il a trente ans.

L’Indochine l’habitera et l’inspirera toujours. Elle restera à jamais son sujet de prédilection.

Il la quittera en 1953, avant le désastre final. Cela lui épargnera d’être aspiré par la cuvette de Dien Bien Phu, comme tant d’autres soldats d’élite dont si peu revinrent.

• Puis vient l’Algérie. Il y est officier d’état major de la 25e Division parachutiste.

En 1970 au Maroc, colonel directeur de l’école d’état major des Forces Armées Royales, son sabre est au service du roi lorsque, deux années consécutives, le trône est ébranlé par des coups d’état militaires.

Il saura alors maintenir dans la voie de la loyauté d’impulsifs officiers marocains tentés par l’aventure du putsch.

• En 1974, c’est à nouveau l’Indochine qui l’appelle. Deux Vietnam s’observent par-dessus le 17ème parallèle dans une paix précaire. Le voici attaché militaire à l’ambassade de France à Saïgon.

Je suis curieux, disait-il en partant, de voir comment tout cela va se terminer .

Et il a vu, spectateur impuissant, les Bodoïs des divisions communistes déferler sur le sud du pays et instaurer, triste épilogue de cette longue épopée, leur dictature de trente ans.

• Enfin, c ’est au Zaïre que la guerre lui donne son dernier rendez-vous. Conseiller de la Présidence et chef de la Mission militaire française, par deux fois il doit repousser une inva-sion de la riche province minière du Shaba par la gendarmerie katangaise rebelle soutenue par les pays de l’Est.

En 1977 , un contingent marocain intervient, commandé par certains de ces officiers que quelques années plus tôt il a maintenus dans le devoir et qui dirigent à présent l’Armée Royale Marocaine : Si c’est le Colonel Gras qui commande, dira leur chef, nous venons sans hésiter .

L’année suivante, les rebelles plus nombreux, mieux armés et plus structurés s’emparent de la ville de Kolwezi et entreprennent le massacre de la population européenne.

Cette fois, c’est le 2e Régiment étranger de parachutistes qui lui est confié : C’est un honneur , dira-t-il.

Avec lui, il signera l’un des plus beaux faits d’armes et la dernière grande opération aéroportée des parachutistes français jusqu’à ce jour.

Par ce coup d’éclat, le Zaïre fut stabilisé pour les dix années qui suivirent et l’expansion soviétique en Afrique définitivement stoppée.

Sur ce succès, ses étoiles en poche, le Général Yves Gras tire sa révérence après cette carrière qui le vit toujours combattant volontaire au cœur de la mêlée, vivant intensément les soubresauts de son siècle et souvent pesant sur l’événement.

Un érudit

Mais s’il chercha toujours l’action, il ne la concevait qu’intimement liée à la réflexion.

Yves Gras fut avant tout un érudit en permanence plongé dans l’étude, la lecture et la réflexion silencieuse. Il a lu des milliers de livres de toutes sortes d’auteurs.

Il en a tiré une connaissance intime et précise de l’histoire, mais aussi des arts, des lettres, de la géographie et des peuples, servie par une mémoire exceptionnelle des faits, des noms et des dates et enrichie de l’expérience de nombreux voyages.

Peu d’hommes apportent au travail intellectuel autant de passion, de sérieux et de rigueur qu’il ne le fit.

À l’École de Guerre, il est professeur d’histoire. Il y entreprend des travaux sur la guerre d’Indochine qui en feront rapidement le spécialiste incontesté et donneront naissance, en 1979, à son premier livre : Histoire de la guerre d’Indochine, ouvrage qui aujourd’hui encore fait référence sur le sujet.

L’heure de la retraite venue, en plus de nom breuses conférences, il poursuit d’autres travaux sur des sujets aussi divers que La 1e DFL, les Français libres au combat, une biographie du Général de Castelnau ou l’art de commander et enfin une Histoire de la guerre de Vendée.

Tous ces livres ont en commun de mettre à jour des aspects méconnus, voire occultés de notre histoire, de tordre le cou à la légende ou à l’hagiographie officielle pour leur substituer une analyse historique rigoureuse, appuyée par des synthèses fulgurantes et des portraits remarquables.

Un homme qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. Dans son cas, c’est une immense culture classique, humaniste, littéraire et historique qui disparaît.

Un gentilhomme

Enfin, Yves Gras fut un gentilhomme. Son système de valeurs, imprégné de principes chevaleresques et romantiques, fut celui d’un gentilhomme gascon du XVIe ou du XVIIIe siècle qui, conscient et fier de sa valeur, ne badine ni avec l’honneur ni avec le devoir.

Ses paroles et ses actes furent toujours conformes à ses principes.

Nous l’avons vu quitter à vingt ans famille et patrie pour le grand combat de la liberté.

À Saigon en 1975, avec pour toute arme son uniforme d’officier français, il brandit le texte de la convention de Genève au nez des conquérants Vietminh qui prétendaient fouiller sa résidence les armes à la main, comme ils l’avaient fait de l’ambassade de France et de toutes les délégations occidentales.

Par sa seule détermination, il leur en interdit l’accès et elle fut ainsi le seul lieu inviolé de la ville conquise.

Peu enclin à l’apparat et à la bravade, il ne porte que les décorations gagnées au combat. Il fuit la publicité, la presse et les honneurs.

Homme discret, il est avec tous d’une égale courtoisie bienveillante et souriante, sans familiarité ni démagogie et toujours lui-même.

Mais il appelle un chat un chat et un con un con. Pas de faux-semblant, pas de non-dit, pas de reniement, quelles qu’en soient les conséquences sur sa carrière.

Sa liberté de parole et de jugement l’écartera des grands commandements auxquels ses états de services, ses titres et son intelligence le désignaient tout naturellement.

Qu’importe ! Son estime de lui-même et sa liberté de conscience furent à ce prix.

Fidèle en amitié, il voue toutefois une rancune tenace à ceux qui l’ont déçu.

Quant à l’amour, il n’en connut qu’un : une veuve d’officier avec trois orphelins.

L’idéal chevaleresque ne veut-il pas qu’on les protège ? Mais surtout, la veuve est séduisante et spirituelle.

À 35 ans ce célibataire endurci se marie et devient soudain père de famille nombreuse. Un père distant, souvent lointain mais toujours attentif. Il veillera à leur éducation comme à celle de ses propres enfants.

Maman sera cinquante ans sa compagne des bons et des mauvais jours.

Dans son dernier et long combat contre la maladie, elle sera son indéfectible alliée.

Mais par la mort non plus il ne s’en laissera pas compter. Toute sa vie il l’a côtoyée. Elle a pris tant de ses compagnons !

Si elle multiplie ses attaques pendant treize ans, sans une plainte et sans un soupir, il la fait patienter et c’est lui qui choisit l’heure, ce dimanche 8 janvier 2006, dans sa quatre-vingt-cinquième année.

Et Dieu dans tout ça ? Papa ne s’exprimait jamais sur sa spiritualité, n’accordant sans doute de vertu qu’au témoignage de l’exemple et n’ayant aucune prétention en la matière.

Mais peut-on mener une vie comme la sienne sans dialoguer avec le Christ ?

Il l’a toujours côtoyé, plus comme un compagnon de route que comme un prosélyte. Mais il était profondément imprégné et attaché à la tradition catholique romaine.

La maladie venue, sa seule et surprenante demande en matière religieuse fut qu’un crucifix fut placé près de son lit. Maman témoigne que, très souvent, il y portait longuement les yeux.

Qu’il repose en paix ! Et que Dieu qui aime les justes l’invite à ses côtés. Et vous tous, ses descendants, ses proches, ses amis, ses compagnons et ses concitoyens ici présents, qu’il demeure votre fierté et que son exemple vous inspire.

Le Général Guillermet, à la demande du Commandement militaire et au nom de la Société d’Entraide des membres de la Légion d’Honneur du Lot-et-Garonne, a détaillé sa vie militaire et ses années de retraite à Xaintrailles.

Il a conclu ainsi :

Le Général Gras a illustré tout au long de sa vie et dans une époque compliquée et difficile ce qu’il y a de plus grand dans le métier des armes. Il était à la fois un combattant courageux et, n ’ayons pas peur des mots, un intellectuel militaire accompli.

C’est ce souvenir qu’il faut garder de lui au moment où nous allons quitter ce grand soldat.

Les anciens de la 1e DFL n’oublient pas les combats qu’il a menés au sein du BM 21. Ils le remercient pour le livre qu’il a magistralement écrit, La 1e DFL - Les Français Libres au combat . C’est le livre de référence pour connaître les exploits de notre Division.

Nous renouvelons notre amicale pensée à Madame Gras et à ses enfants.

Bir Hakim l’Authion n°201 Avril 2006


"Harangue" Hommage du 1er octobre 2011

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_harangue_2_-12127.pdf

 

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