PARTAGEONS NOS MEMOIRES - 1 de la DFL - Récit retrouvé de Raymond LERETZ, le plus jeune des F.F.L (14 ans lors de son engagement)
Article de Raymond LERETZ, paru dans la REVUE DE LA FRANCE LIBRE Numéro 179 - Mars Avril 1969 .
Lisez ce récit poignant, rédigé 27 ans après son engagement, par Raymond LERETZ, qui connut à quatorze ans l'enfer de Bir Hacheim et qui réussit tout seul sa sortie dans le désert... heureusement rescapé, le jeune garçon retrouvera sa famille lors d'une permission à ALEP à la fin de l'année 1942 et ne retournera plus sur le théâtre des opérations....
"C'est quand on les considère par rétrospective que l'on évalue le mieux l'intensité dramatique des moments vécus.
Aujourd'hui que je me remémore cette époque de mon existence, j'éprouve de la peine à me reconnaître dans cet adolescent... que dis-je, cet enfant à peine sorti de la tendre protection maternelle pour se retrouver sur ces quais de BAYROUTH, en attendant l'embarquement pour la LYBIE, via la PALESTINE ET L'EGYPTE.
Déjà 27 années ont passé. C'était en Janvier 1942 et j'avais quatorze ans.
En mon coeur gonflé d'émotion; la rtrstesse à la pensée du chaud foyer familial que je venais de quitter, se mêlait la fierté d'appartenir à cette glorieuse 2eme Brigade coloniale sous les ordres du Colonel DE ROUX.
Soldat ! j'étais soldat, le plus jeune des soldats de cette jeune armée de la France Libre.
L'orgueil et une sourde exaltation, me transportaient, que ne parvinrent même pas à dissiper l'alerte provoquée par une incursion d'avions allemeands dans le ciel de BEYROUTH, ni la gifle magistrale que m'asséna le Commandant BOURGEOIS devant ma répugnance à m'affubler d'un casque deux fois trop vaste pour mon jeune crâne.
De BANIAS à BR HAKEIM, le voyage avait duré huit jours. Huit longues journées au cours desquelles nos colonnes de camions avaient progressé en ordre dispersé, mais convergeant toutes vers ce coin de désert perdu au coeur des sables.
Au cours de ce long cheminement, les rigueurs de cette nature déshéritée ne nous avaient pas été épargnées. A la chaleur accablante des journées succédait, sans transitions, le froid vif des nuits. Le vent de sable nous submergeait presque en permanence. Nos processions tortueuses de véhicules et de canons emblaient se dissoudre dans ses voiles aussi denses mais plus opaques que des fumées.
En raison de mon jeune âge, j'avais été affecté au poste de secours ; et pendant les trois mois qui précédèrent la grande bataille, je participai avec mes camarades infirmiers, blancs et noirs, à l'aménagement de nos positions. A présent, tout un réseau de boyaux profonds et étroits de manière à nous protéger en cas de submersion par les chars ennemis, reliaient entre eux les emplacements de combat.
Notre poste de secours, un simple trou recouvert d'une toile de tente, ne tarda pas à se remplir de blessés. Certains de ceux-ci provenaient des Compagnies ayant repoussé les attaques allemandes sur les glacis, de plus en plus fréquentes en ce début de mai ; d'autres avaient été atteints lors des bombardements en piqué des Messerchmits ; d'autres, enfin, appartenaient aux Jock-Colonnes et avaient été touchés lors des opérations de harcèlement contre l'ennemi. Entre les deux attaques, j'accompagnais le Colonel BUCHET à la corvée d'eau.
A plat ventre sur la crête surplombant le puits, nous surveillions les environs, tandis que nos camarades puisaient religieusement une pauvre eau saumâtre à goût de sable. La nuit, dans le grand silence du désert, nous creusions des tombes pour ensevelir nos morts. Mon entousiasthme me soutenait. Inconscient du danger, je me dépensais sans compter, prenant exemple sur ces soldats noirs ou blancs que j'admirais et dont j'étais fier d'imiter la simple bravoure.
La grande bataille ne se délencha que le 26 mai au soir. Elle débuta par un véritable feu d'artifice de fusées et une attaque massive de chars. Le 27 au matin, par les sous-officiers qui nous commandaient, j'appris que nous étions pratiquement encerclés. Le siège devait durer dix-sept journées et dix sept nuits au cours desquelles les bombardements de l'artillerie allemande se relayant sans dicontinuer avec les ttaques en piqué des Messerchmits et des Stukas ne nous laissèrent aucun répit.
L'eau manquait, les rations furent ramenées à un litre et demi par homme et par jour. Dans cette chaleur accablante c'était épouvantable, surtout pour les blessés brûlants de fièvre.
Nous manquions de médicaments et mon coeur se serrait de pitié au spectacle des souffrances des blessés que nos médecins opéraient sans anesthésique.
Le 10 Juin au soir, l'ordre d'évacuer BIR HAKEIM nous fut enfin donné.
La journée avait été la plus terrible de toutes.
La vie au fort était devenue un enfer sous ce déluge de fer et de feu.
Dès le crépuscule, nous fûmes massés à proximité de la Porte Sud par laquelle nous devions nous infiltrer pour traverser le chenal pratiqué à travers le champs de mines et tenter de franchir les lignes allemandes à la faveur de la nuit avant de rejoindre une unité anglaise de sud africains chargés de nous récupérer.
En prévision d'une longue marche, je n'avais pris qu'un peu d'eau et quelques biscuits ainsi qu'une petite réserve de médicaments sucseptibles de s'avérer utile pour soigner des camarades blessés.
La sortie, en ce qui me concerne, se déroula comme dans un rêve. Le ciel était noir, mais les Allemands nous inondaient de fusées éclairantes.Tout près de moi, j'entendis un commandement du Capitaine SIMON :
- Légion Etrangère ! Baïonnette au canon ! En avant !
Sous un feu nourri, nous nous élançâmes en nous efforçant de profiter au maximum de l'abri tout relatif des camions. Dans un éclair, j'aperçus le Colonel DE ROUX, le Commandant BOURGEOIS et le Lieutenant FAYCAL HUSSAINI. Leur vue m'encouragea.
Que pouvait-il m'arriver, si près de mes chefs ?
Et puis tout se déroula très vite ; je courus à perdre haleine, droit devant moi, à travers la poussière de sable et de fumée, dans l'éclatement des obus et l'explosion des véhicules qui, s'étant écartés du chenal, sautaient sur les mines. Pendant combien de temps courus-je ainsi ? Je ne saurais le dire.. Je franchis plusieurs dunes de sable et me retrouvai soudain seul. Derrière moi, l'enfer continuait.
Au loin, une faible lueur rouge brillait. Supposant que c'était le feu de ralliement des Anglais, je me dirigeai vers elle. Hélas, après plusieurs heures de marche, je découvris que ce n'était qu'un camion qui brulait.
Seul, perdu dans le désert, à demi mort de fatigue, je marchai toute la nuit.
A l'aube, un camion me recueillit. C'était le PERE MICHEL et des blessés. Un peu plus tard, nous rencontrâmes des sentinelles anglaises : nous étions sauvés. Alors le Père MICHEL nous invita à prier : et dans la grandiose majestuosité du désert, blancs et noirs, nous pleurâmes de gratitude.
Ensuite, je fus muté au Bataillon de Marche n° 2, sous les ordres du Commandant AMIEL ; et nous revînmes au LIBAN. Caserné au Camp du BAIDAR, je pris ma première permission pour ALEP, et retrouvai ma famille qui pleurait déjà ma mort. A m vue, ma pauvre mère perdit connaissance.
En décembre 1942, magré mes prières, sur demande de mes parents, le Général CATROUX commandant les F.F.L. du Levant, me libérait.
Avec une infinie tristesse, je dus me résigner à quitter une armée qui était devenue ma raison de vivre.
27 années sont passées depuis cette odyssée. 27 années au cours desquelles le grand vent du désert, inexorable comme le temps, poursuivait son oeuvre destructrice, accumulant le sable sur les vestiges du fort, enfouissant un peu plus profondément les tombes de nos camarades, corrodant le calcaire du monument à la Croix Lorraine.
27 ans sont passés, mais je n'ai rien oublié : et au seul nom de BIR HAKEIM, ma pensée fidèle me ramène là-bas, la médiocrité de la vie quotidienne disparait et mon coeur est rempli de fierté."
RAYMOND LERETZ