PARTAGEONS NOS MEMOIRE - 1 de la DFL - Témoignages - Jean CHANEBOUX 1922-1950 (RFM) par Elisabeth Dessouchet

Ce texte est paru à l'origine sur le site http://1dfl.francaislibres.net/ qui autorise l'Amicale à le diffuser également sur son site.

Jean Chaneboux mon frère, Français Libre par Elisabeth Dessouchet

Jean Chaneboux (Robert à l'état civil) est né le 16 octobre 1922 dans un petit village du Puy-de-Dôme, Prompsat. Il était mon cadet de 19 mois. Notre famille vivait du travail de notre père, agriculteur, et de notre mère, couturière. Tout enfant, Jean ne souhaitait déjà qu'une chose : être marin . Il ne manifestait aucun goût pour les études et fut placé à 14 ans comme apprenti pâtissier, mais cela ne lui plaisait guère et il lui tardait d'avoir 17 ans ½ , âge auquel, nos parents n'étant pas d'accord pour lui donner, il aurait le droit de s'engager sans leur consentement . Hélas, entretemps, la guerre fut déclarée. Il signa néanmoins son engagement le 10 mai 1940, sans savoir que , ce jour-là, les Allemands décidaient l'invasion de la Hollande, de la Belgique et ensuite de la France. Jean, étant à Brest, fut embarqué en catastrophe, avec beaucoup d'autres, sur un vieux pétrolier en direction du port de Casablanca au Maroc, où se trouvaient des marins français. Et il fut affecté comme matelot canonnier sur un croiseur de guerre, le « Primauguet ».

Le Primauguet au mouillage sur rade foraine

Source : http://marine.alabordache.fr/desarme/croiseur/primauguet-croiseur/

 

Nos parents étaient presque rassurés de le savoir, momentanément du moins, en relative sécurité. Ils étaient restés l'un et l'autre très marqués par la guerre de 14-18, notre père étant un ancien poilu des tranchées, notre mère d'origine champenoise avait dû se réfugier en Auvergne avec sa famille après avoir tout perdu. Et le spectacle de l'exode, de la France vaincue, envahie, leur était d'autant plus insoutenable. Les Allemands arrivèrent à Riom le jeudi 20 juin 1940. Après qu'ils eurent délimité une ligne de démarcation qui coupait la France en deux, notre région se trouve dans la zone dite « non occupée ». A partir de là et comme tout le monde nous n'avions pas d'autre choix que de subir les conséquences de la défaite.

Heureusement, nous recevions des lettres réconfortantes de Jean qui se souciait de nos conditions de vie et , au surplus, partageait pleinement notre point de vue. Fort imprudemment... Car, si l'on avait le droit d'en avoir un, mieux valait alors ne pas l'exprimer en public, et encore moins l'écrire ! En effet, courant 1941, l'une des ses lettres fut ouverte par la censure militaire, d'où convocation devant son supérieur où son attitude et ses propos lui valurent d'écoper de quarante jours de cellule. Tout cela, il ne nous en parla que plusieurs mois après, lorsque nous eûmes, en juillet 1942, le bonheur de l'avoir à la maison pour une courte permission.

 

Le 8 novembre 1942, ce fut le débarquement allié en Afrique du Nord. A Casablanca, et malgré le peu d'information dont nous disposions, nous finissions par apprendre que les navires français ayant reçu l'ordre de tirer sur les assaillants, ceux-ci avaient riposté, qu'il y avait des tués, et qu'entre autre dégats, le « Primauguet » avait été coulé. Après cela, rien de plus que le silence, l'ignorance et l'angoisse... Nous allions rester sans aucune nouvelle de Jean pendant deux ans. Et si, bien plus tard, je suis arrivé approximativement à reconstituer son parcours durant ces deux années, je n'ai en revanche jamais rien su de la façon dont, après le 8 novembre 1942, il avait réussi à gagner la Tunisie, pour se retrouver au printemps 1943 dans la 1re Division Française Libre,

Au même moment, en France, par suite dudit débarquement et de ce qui se passait en Afrique du Nord, les Allemands supprimant la ligne de démarcation, décidaient d'occuper tout le pays. Peu après, la flotte française, stationnant dans le port de Toulon, se sabordait pour ne pas tomber entre leurs mains . Ces images d'une grande tristesse s'ajoutaient à notre inquiétude quasi-permanente. Plus de bateau et, partant ,plus de marins . Est-ce pour pallier ce manque que furent créés les fusiliers marins qui, bien que sous uniforme américain, tinrent par dessus tout, à conserver leur fameux béret à pompon rouge ?

Le 1er escadron du 1er Régiment de Fusiliers Marins auquel appartenait désormais mon frère, sous le commandemant de Roger Barberot, devint pour lui une deuxième famille.

Après la Tunisie, ce fut la campagne d'Italie au printemps 1944 où il fut blessé près du Garigliano et cité à l'Ordre de la Division.

 

Dessin de Luc-Marie Bayle, extrait de "Un seul pied sur la terre" d'André Voisin

En France, c'était le débarquement sur les côtes de Normandie le 6 juin et l'espoir qui renaissait, mais timidement...Le 15 août 1944, un peu occulté par ce qui allait être la libération de Paris, avait lieu le débarquement de Provence, à Cavalaire, et pour beaucoup d'entre eux le bonheur de retrouver le sol de France . Le 3 septembre, il arrivait à Lyon et le char sur lequel se trouvait Jean fut le premier à traverser l'unique pont qui n'avait pas sauté... Mais nous ne savions encore rien de tout cela et c'est seulement fin septembre que nous parvint de Lyon, où il avait pu contacter une personne de la famille, une carte interzone, seul moyen de communication d'alors, nous apprenant qu'il était encore en vie, ce qui pour nous , était une émotion impossible à exprimer.

Trois chars du 1er RFM et leurs équipages (Source : famille Przybylski)

Pour eux, le combat devait continuer et vers la mi-septembre s'opérait en Côte d'or leur jonction avec les troupes arrivant de l'ouest et de Paris. Courant octobre, alors que nous ne nous y attendions pas, il put par je ne sais quel miracle, obtenir deux ou trois jours pour venir nous embrasser. Le bonheur...mais si pour beaucoup de Français après la libération de la capitale, la guerre semblait terminée, c'était loin d'être le cas et la mauvaise saison qui arrivait très tôt cette année là ne facilitait pas les choses.

Cela commença par des pluies diluviennes sur l'Est de la France. Dans les Vosges et la Trouée de Belfort, les combats se firent dans la boue et déjà le froid en octobre. C'est à la mi-novembre qu'ils perdirent leur magnifique général Diégo Brosset dont la jeep fut emportée par une rivière en crue, ce fut pour la Division un coup très dur, il était aimé de tous. Au début du mois de décembre, la Division fut acheminée vers ce que l'on appelait la « poche » de Royan au bord de l'Atlantique, presque une trève bien méritée.

 

Jean Chaneboux à gauche et un camarade (source : famille Chaneboux)

Mais elle fut malheureusement de courte durée car les Allemands ayant regroupé toutes leurs forces, déclenchaient une grande offensive sur l'Alsace et menaçaient de reprendre Strasbourg libérée depuis peu par la division Leclerc. A peine arrivés, ils recevaient donc l'ordre de « remonter » rapidement sur l'Est. Cela se passait vers le 20 décembre et la température atteignait alors tant en Auvergne qu'en Alsace, 20 à 22 degrés en dessous de zéro ! Ce fut à nouveau pour eux des combats très éprouvants et meurtriers dans la neige et le froid contre un ennemi qui tentait là le tout pour le tout. Jean fut cité à l'Ordre du Régiment pour les Vosges et l'Alsace

Arrivés au bord du Rhin et alors qu'ils pensaient entrer en Allemagne, l'ordre fut donné de se diriger vers les Alpes pour se préparer, après une courte période de repos, à de nouveaux combats. Vers le début du mois de mai, il eut sa premiere permission depuis son retour en France et nous fumes heureux de le voir un peu plus longuement pendant quelques jours en famille. Il partit retrouver son régiment pour ce qui fut la bataille de l'Authion.

Le massif de l'Authion – parait-il – commandait un passage important vers le nord de l'Italie – passage tenu par les Allemands solidement retranchés dans des bastions à 2 000 m d'altitude, et qu'il fallait déloger. Ce ne fut pas une partie de plaisir et coûta très cher à la Division .

 

Extrait de Fusiliers Marins, (1er R.F.M.), de Roger BARBEROT :

 

"C'est à ce moment que tout l'Etat-Major et St-Hillier viennent contempler la situation. St-Hillier est célèbre pour l'incertitude de ses jugements. Il tranche :

— On ne prendra pas la Déa ce soir, et s'en va.

Il a à peine tourné le dos que Geoffrey contre-attaque, s'accroche aux rochers, continue à avancer. Les obusiers et les chars appuient l'attaque de tous leurs feux.

L'ennemi décroche. On voit des hommes courir sur le bout de la route inaccessible aux chars, à 500 mètres de là. Chaneboux les a aperçus. Une rafale de mitrailleuses, trois hommes qui tombent et que l'on ramassera tout à l'heure.

Les autres disparaissent.

L'affaire est dans le sac."

 

Les fusiliers-marins, pour ne parler que d'eux, ne pouvant manœuvrer que difficilement sur des chemins trop étroits virent basculer plusieurs de leurs chars dans le ravin avec les hommes à l'intérieur. Il y eut près de 300 tués dont un mausolée rappelle le souvenir au cimetière de l'Escarène à Nice. Ce fût pour Jean une nouvelle citation à l'ordre de l'Armée de Mer.

Authion - 1945

Etait-ce une bataille indispensable en avril 1945 ? Le réponse ne m'appartient pas. De toute façon, la grande majorité des Français n'en a jamais entendu parler...!

La paix fut signée le 8 mai 1945

Ce fut ensuite l'euphorie bien compréhensive de la victoire et ceux qui avaient contribué eurent l'honneur de défiler sur les Champs Elysées, mais ensuite...?

 

Apres sa démobilisation, Jean savait qu'il devait trouver rapidement du travail. Beaucoup de ses camarades décidaient de rester dans l'armée et je sentais qu'il était tenté de les imiter, mais il craignait en ce faisant, d'infliger à nos parents le chagrin d'une nouvelle séparation et d'inévitables inquiétudes puisque, fatalement, cela ne pouvait que le mener en Indochine où les troubles se précisaient .

Apres en avoir longuement parlé ensemble, il décida de rester. Mais n'était-ce pas reculer pour mieux sauter ? Son ancien apprentissage de patissier ne pouvait lui servir à rien puisque les restrictions étant toujours d'actualité, il n'y avait pas de pâtisseries ! De plus, il lui etait pénible de s'entendre répondre trop souvent que les emplois étaient réservés en priorité aux prisonniers et déportés. Il fut quand même embauché comme manoeuvre à l'usine Michelin à Clermond-Ferrand, mais les syndicats avaient très vite tout repris en mains et cela ne lui convenait guère. En octobre 1945, il partit rejoindre une jeune fille qu'il avait rencontrée lors d'une pause avant l'Authon, devant y avoir un travail plus interessant. Ils se marièrent en janvier 1946. Et une petit fille arriva en octobre. Je crois qu'en fondant sa propre famille, il pensait avoir ainsi un solide point d'ancrage. Et il je le lui souhaitais de tout mon coeur. Mais, malgrè cela, je comprenais à travers ses lettres que cà n'allait pas très fort d'autant que matériellement c'était tres difficile surtout avec un enfant et vous en étions tous au même point. De plus ce n'était pas le genre à accepter de l'aide...En outre il avait gardé le contact avec ses anciens camarades et, d'après ce que me confiait sa femme, il était terriblement affecté chaque fois qu'il apprenait la mort de l'un d'eux en Indochine . A la fin de l'année 1947, il semblait désemparé et m'écrivait que , s'il s'engageait à nouveau, il disposerait ainsi de beaucoup d'argent qui permettrait à sa famille de vivre plus largement, surtout alors qu'un deuxième enfant s'annonçait pour le printemps, que c'était peut-être une bonne solution...etc ...En lui répondant tout de suite, j'essayais de l'en dissuader, mais je crois que sa décision était déjà prise. En janvier 1948, sans me récrire et sans prévenir personne, il partit à Marseille s'engager pour cinq ans à la Légion Etrangère. Après quoi, il se retrouva à Sidi-Bel-Abbes, d'où il nous écrivit à tous. Une deuxième petite fille naquit en avril 1948. J'ai toujours gardé depuis beaucoup d'estime pour sa femme qui, avec leurs deux enfants, eut le courage d'entreprendre le voyage pour aller le voir en Algérie.

 

Jean légionnaire (Source : famille Chaneboux)

En février 1949, il partit pour l'Indochine pour un séjour de deux ans.

Naturellement, compte tenu de la situation là-bas, nous étions inquiets même si, dans ses lettres il s'efforçait toujours de nous rassurer et de minimiser le danger. Au cours de l'été 1949, il fut blessé et cité à l'ordre du Corps d'Armée. Il correspondait régulièrement avec Roger Barberot, son ancien commandant dans la DFL, ce qui était pour lui un grand réconfort. En septembre 49, étant toujours resté marin de coeur, il tente d'obtenir sa réintégration dans la Marine mais sa demande n'aboutit pas. Au cours de l'année 1950, la situation allait en s'aggravant et pour ceux qui se battaient ce n'était pas seulement sur le terrain. En effet, si pour eux, il était concevable que des pays comme la Chine et l'URSS apportaient leur aide, ouvertement, au Viet-Cong, il ne l'était pas du tout, en revanche, de recevoir souvent de France des munitions et du matériel sabotés, ouvertement aussi, dans nos usines, ainsi que du carburant rendu inutilisable.

Néanmoins, au travers de ses lettres, Jean me donnait l'impression de retrouver peu à peu le goût de vivre, il se souciait avant tout de sa famille qu'il lui tardait de revoir et faisait des projets pour sa futur première permission en France. Elle était prévue pour le printemps 1951 et nous l'attendions nous aussi avec la même impatience

Il venait d'avoir 28 ans lorsqu'il fut tué le 4 novembre 1950 dans un petit village du centre Annam.

 

Elisabeth DESSOUCHET

Allocution prononcée par le Lieutenant GRANGE aux obsèques du Maréchal des Logis Robert CHANEBOUX

Citations de Jean CHANEBOUX