PARTAGEONS NOS MEMOIRES- 1 de la DFL - Extraits d'un "récit retrouvé" : le Journal de Jacques Bardet (BIM-BIMP) , publié en 2010 aux Editions Italiques

Le Caporal Jacques BARDET (1919-1944), figure sur cette photo prise le 14 juin 1942 sur la route du Caire, trois jours à peine après sa sortie de Bir Hacheim.

"14 juin, 11 heures. Nous démarrons à 11 h 30, tant mieux, j'ai hâte d'être au Caire. J'ai déjà récupéré et ne sens plus la fatigue. Il me reste toujours l'espoir d'aller à Londres pour débarquer sur les côtes de France.

Foncer pour la victoire ! Pendant ce court déplacement, notre bataillon en camions a été photographié, particulièrement mon camion orné d'un drapeau à croix gammée capturé sur une AM allemande. Ce dont je ne suis pas revenu, c'est de voir sur la boucle de ceinturon des officiers allemands, l'inscription "Gott mit uns". ("Dieu avec nous") Mon Dieu, qu'en pensez vous ?" (Jacques Bardet, Français libre à en mourir.)

Notre présentation...

 

Lorsque vous ouvrirez ce livre dont la photo de couverture reprend la texture, la tranche et les couleurs du carnet de Jacques Bardet, vous ne le lacherez plus...il vous délivre toute la ferveur, l'impatience, la curiosité de la jeunesse, mais pas de n'importe quelle jeunesse, celle d'un jeune soldat de la France Libre engagé au sein de notre 1ere D.F.L.

Ces paroles parlent à ceux et celles des jeunes d'aujourd'hui, qui abordent le parcours de la DFL pour la première fois, comme pour ceux qui "ont lu tous les livres" et croient connaître ce parcours les yeux fermés... mais l'histoire et le parcours sont une chose, le vécu en est une autre. Chaque soldat de la DFL qui écrit et témoigne nous dévoile un paysage que nous croyions connaître et qui se révèle différent, dans le regard et la sensibilité singuliers que chaque homme porte en lui et  autour de lui.

Je n'avais pour ma part jamais  entendu aussi nettement - car l'univers de Jacques Bardet est sonore -  le ballet vrombissant de la chasse anglaise et des bombardiers allemands,  ni n'avais perçu ce stress de l'attente, de l'inconnu, des heures passant sur Bir Hacheim...

 

Jacques est un reporter de guerre qui s'ignore, car il écrit "en temps réel" - dirions nous aujourd'hui, ses journées  rythmées par le fil des nouvelles et des évènements. 

Avec ce journal, nous touchons à la réalité de ce que furent quatre ans de guerre : des moments durs et éprouvants (Jacques sera blessé) mais aussi de longues périodes d'inaction qui lui font perdre patience et qui l'interrogent sur le sens de sa présence sur ce théâtre d'opérations si loin de la France.

Entre les deux, au fil des pages, surgissent de purs instants de grâce à la découverte de paysages et de contrées inconnus...ce que fut aussi la rencontre du Moyen-Orient pour   bon nombre de soldats de la DFL.

 

A travers tout ceci, se révèle finalement dans l'écriture, la personnalité d'un jeune homme très attachant et auquel ses proches camarades furent tous attachés comme en témoigne le poignant récit post-scriptum  qui clot cet ouvrage, récit de Roger Malfettes, son chef de section, qui fut près de lui à l'instant fatal...

 

Extrait du journal de Jacques Bardet....

 

14 mars.

13 heures : précédés par les chasseurs, douze bombardiers Wellington, escortés par huit autres chasseurs, passent dans une formation impeccable au-dessus de nous, les chasseurs tombent sur des avions boches. Nous suivons le combat aérien des yeux. Un appareil tombe, suivi d'une long panache de fumée, un autre tente de fuir et se débarasse de ses bombes, un troisième appareil brûle au sol. Quelques chasseurs hurricanes tournent au-dessus de nous à la recherche des boches rescapés de la bataille qui vient de se livrer. Enfin cette journée n'est pas monotone !

18 heures : je suis dans ma guitoune, la nuit a jeté son sombre manteau étoilé sur le désert ; une boîte à tabac, avec une mèche trempée dans l'essence dont la lueur me permet d'écrire ces lignes. C'est mon chez moi ! Les pierres même deviennent de vieilles connaissances et connaissent mes pensées.

Je me recueille et pense à là-bas, sans tristesse, sans amertume. Je revis ces heures comme un conte de fées couronné d'un magnifique espoir, d'une presque certitude...

Si l'occasion m'est donnée, je tâcherai d'être le plus brave pour que, à ma rentrée en France, je puisse voir de l'admiration dans les yeux de ma mère, qu'elle soit fière de moi, que je sois digne de sa confiance. Et si, chose improbable, je ne rentrais pas...que mon souvenir lui soit doux à travers ce que j'aurai pu faire pour mon pays !

 

(...)

 

16 mars : le vent de sable souffle avec violence, peu chargé en sable. J'ai omis de marquer le nom dont j'ai baptisé mon canon : La Guêpe. J'ai de ces bestioles des souvenirs assez cuisants pour souhaiter la pareille aux formations motorisées allemandes.

Est-ce-que c'est pour raviver la vigilance des hommes ? Notre commandement dit que les Allemands approchent. Nous n'osons l'espérer ; il y a si longtemps que nous attendons cette rencontre. Ce sera à nous de le détruire. La visibilité n'est pas très bonne mais suffisante pour voir assez tôt l'ennemi. Ah ! comme je pointerai mon canon avec soin, chaque coup ira au but et nous rapprochera de l'objectif final : le retour en France !

15h 30. Depuis le début de l'alerte, des avant-postes ont été mis en place et viennent d'être doublés. Les patrouilles anglaises et françaises ont fait quatre mille prisonniers : ne trouvant pas l'issue, les boches se replient sur nous. Patience !

La RAF est  partie bombarder les colonnes ennemies en retraite. Je crois bien qu'elles ne reviendront pas vers nous. Plouf ! Déception !

 

L'indignation du Général Jean Delaunay

 

Les Editions Italiques ont publié (en 2010), sous le titre Jacques Bardet, Français Libre à en mourir,  le journal de ce jeune caporal du BIM, tombé sous le feu ennemi à la veille de ses vingt-cinq ans, le 24 août 1944.juste après le débarquement de Provence.

Jamais la mention de  "récit retrouvé" n'aura autant de sens que pour ce carnet sur lequel était collée la Croix de Guerre du jeune homme, et qui fut découvert dans une décharge municipale dans les années 1970.

 

Ecoutons l'indignation du  général Jean Delaunay qui a transcrit et annoté le journal avant sa publication :

(...) "le sort réservé à ce cahier et à la Croix de Guerre du rédacteur est tristement significatif du manque actuel de respect pour le Sacré. Il s'est en effet trouvé, entre 1945 et aujourd'hui, quelqu'un de chez nous assez ignorant, stupide ou mal intentionné pour méconnaître un recueil représentant, au delà d'heures de prises de notes sous le vent de sable et les obus, les plus nobles vertus des soldats français d'hier et d'aujourd'hui : patriotisme, courage, discipline, endurance face à la souffrance, sens du service, et acceptation du sacrifice.

C'est à tous ces titres que le contenu de cet émouvant petit cahier mérite d'être lu et médité, puis commenté à des jeunes d'aujourd'hui. Alors qu'on nous parle sans cesse du devoir de mémoire, cet attristant épisode révèle qu'il y a encore beaucoup de travail éducatif à faire auprès de nos concitoyens, jeunes et peut-être moins jeunes, pour réapprendre aux hommes et aux femmes d'aujourd'hui, au minimum le respect du passé et, si possible, la reconnaissance à marquer à ceux qui ont lutté, qui ont souffert et qui sont morts hier pour que leurs descendants vivent libres.

Merci Jacques, mon héroïque camarade inconnu, de nous livrer du fond de ta tombe, ton beau message de soldat français".

Jacques Bardet, Français libre à en mourir. Préfacé par Yves Guéna. Publié avec le soutien des Gueules Cassées et de la Fondation Charles de Gaulle.Editions Italiques, 2010.

Voir également la présention sur le site des Edtions Italiques