1 DE LA DFL - Souvenirs, témoignages... Henri DIDION (22 BMNA) : Mon passage au 22e Bmna
Octobre 1944 - J'ai 19 ans
Engagé volontaire à la libération, trois semaines d'instruction près de Vesoul, puis, versé en toute hâte dans ce "sacré 22e BMNA".
A la 1ère Compagnie, commandée par le Capitaine TASSIN. Un homme brave au sens propre aussi bien qu'au figuré, qui ne tolérait pas qu'on le salue deux fois dans laj ournée et qui ne "plongeait" jamais, quand un obus arrivait en sifflant.
Versé à la 1ère Section, commandée en intérim par un sergent. Mes débuts furent rudes mais tout de suite confortés par la sympathie des cadres, ceux qui me reviennent à l'esprit :
- L'Adjudant Titi, un parisien,
- Un Sergent de Bormes-les-Mimosas avec son accent,
- Le Caporal Guy, qui fut tué à côté de moi,
- Le Caporal Nénesse, un alsacien,
- Le S/Lieutenant Guy qui commandait la 2ème Section.
Premier contact avec l'ennemi
La neige, le froid - la nuit passée dans la grange qui doit être celle que vous parlez dans le récit que vous appelez "La tragédie du Bois du Speck", au centre duquel je me suis trouvé.
Quelques jours auparavant, premier contact avec l'ennemi. Sous les ordres du sergent alsacien qui nous commandait, je pars en patrouille avec 7/8 hommes, sergent en tète, en plein bois.
D'un seul coup j'entends hurler en allemand, je ne fais qu'un saut derrière un arbre (je n'en menais pas large), et je vois apparaître une tête, deux têtes, puis plusieurs allemands les bras au ciel, braqués par le sergent, sui sortaient de plusieurs cabanes en rondins.
Là, plus de peur, tout le monde se précipite, fiers comme Artaban, pour ramener les prisonniers. Mais ce jour-là, sans le sergent qui les a interpellés en allemand, qui sait ce qui se serait passé ? Bref !
Puis, ce fut l'attaque. Le passage d'une petite rivière sur un pont du Génie - Tout cela relativement calme, sauf pour moi : la mort du Caporal Guy ; à mes côtés quelques blessés.
Tout le monde s'égaille sur la rive opposée.
Avec devant nous un grand champ enneigé et un bois à environ deux cents mètres.
J'étais posté juste à côté d'un fusil-mitrailleur tenu par un arabe qui était parait-il fin tireur.
Il se met à tirailler comme un fou, puis c'est l'explosion - Les allemands bien cachés nous tirent comme des lapins.
Ça tiraille à tout va. J'en suis à me demander ce que je suis venu faire là ?
Ça hurle de tous les côtés. J'ai le malheur de vouloir me soulever un peu par curiosité (j'avais 19 ans), quand je ressens un coup sec dans mon bras gauche. Je regarde : deux trous dans ma capote - Je remue mon bras, rien.
La chance de ma vie
J'ai vu plus tard que les deux balles avaient traversé la capote, la veste, la chemise, sans toucher la chair. Mais je m'aperçois aussitôt que du sang coule dans ma main droite, à travers le gant américain. Je le retire et, mon quatrième doigt qui ne tient qu'à un fil, vient quasiment avec le gant.
C'était la chance de ma vie - La rafale automatique, je ne sais par quel hasard, m'avait touché à la main droite, deux balles dans mes manches du bras gauche et le reste ? rien / J'en suis encore à me demander pourquoi ?
Un sergent Nord-Africain me dit de rejoindre le poste de secours de l'autre côté de la rivière.
Je m'en vais en rampant dans la neige en direction du pont - Beaucoup font comme moi.
Et c'est l'hécatombe ! Les allemands ont braqué une arme automatique (ou plusieurs) sur ce pont et de loin je vois un tas de camarades se faire tirer comme à la foire.
Malgré mon inexpérience, j'ai un réflexe de sauvegarde et, ni une ni deux, je m'engage dans la rivière, de l'eau jusqu'à la poitrine et je traverse tranquillement.
Arrivé au poste de secours, c'est l'anarchie. Les blessés arrivent de tous côtés -J'apprends qu'on reste à 17 à la Compagnie.
D'hôpital en hôpital, je me retrouve à Marseille à Montalivet et comme tous les blessés légers on me donne quarante jours de permission pour me soigner à la maison.
Au retour, je suis dirigé à Peira-Cava dans les Alpes, où je fais connaissance du Lieutenant de LASSUS.
Première entrevue plutôt sèche, il me dit qu'il n'aime pas les blessures aux doigts. Je lui montre ma capote, ma veste avec les trous, il se radoucit et me prend comme radio (talkie-walkie).
Ordre d'attaquer
Et c'est la courte campagne des Alpes italiennes, pour finir l'attaque d'un village avec un seul chemin d'accès. On se protège derrière les talus qui servaient de jardin aux paysans.
Ça siffle à tout va, les obus tombent sur le cimetière, pas mal de dégâts. Je transmets au lieutenant l'ordre du capitaine d'attaquer.
Le 1er Groupe (avec beaucoup de jeunes engagés du midi, ils ont mon âge) progresse. Ils se font tous tuer, sans aucun espoir d'échapper.
Le Capitaine TASSIN donne l'ordre de se replier. Le coup du pont en Alsace recommence -Tous ceux qui se montrent se font allumer - C'est un peu la débandade.
Comme radio, je reste seul avec le lieutenant qui veille tant bien que mal à sauver son monde.
A la tombée du jour, on veut s'en aller -Impossible, on nous tire dessus à tout va.
Je parle avec le lieutenant - je lui suggère de passer par l'autre versant, faire le grand tour, quoi !
Le lieutenant qui a mal à une jambe acquiesce, nous ramassons en route deux Nord-Africains : un blessé qui gémit sans arrêt et son copain, un sergent qui ne veut pas le laisser tomber, et nous voilà partis - Moi, tirant, hissant mon lieutenant qui souffre d'une ancienne blessure, et les deux autres qui font de même - Étrange quatuor, étrange bataille.
Nous rejoignons la Compagnie dans la nuit -Tout le monde nous croyait morts - Je passe pour un héros !!! Le lieutenant ne jure plus que par moi, je suis nommé 1ère classe, en attendant mieux.
Le sergent arabe engueule tous les gradés de sa race quand ils s'en prennent à moi.
Volontaire pour aller chercher les morts
Le Capitaine TASSIN, un grand bonhomme je le répète, me tient en grande estime.
Mais c'est la fin de la guerre, je commençais à m'y habituer - Repos à Juan-les-Pins.
Volontaire pour aller chercher les morts avec le capitaine (les pauvres gamins du 1er groupe), enterrés avec les honneurs par les Allemands, nous disons adieu à ces Alpes où nous avons souffert et que personne n'a jamais mentionné par la suite.
Paris - Préparatifs pour le défilé du 14 juillet 1945 devant le Général de GAULLE, c'est l'apothéose.
Le lieutenant m'emmène chez sa mère, me présente, lui dit que je lui ai sauvé la vie (une grande exagération) et me fait coucher chez lui à chaque permission de 24 ou 48 heures, je suis confus.
Puis, c'est la fin du 22e BMNA, Dissolution, Compagnie de passage - Fort de Vincennes - Engueulade d'un caporal que je n'avais pas salué - La caserne.
Écoeuré de cette vie militaire, si différente de celle que j'avais connue - Je suis très heureux d'être démobilisé.
Bien plus tard, en ouvrant un livre sur la guerre d'Indochine et lisant comme préface la liste des morts des faits relatés, je vis :
"Lieutenant De LASSUS, Mort au Champ d'Honneur".
J'ai pleuré comme un gosse. Tout Lieutenant, tout Marquis qu'il était, c'était mon copain et je le respectais profondément. Je m'en suis voulu en pensant que si j'étais resté avec lui, ça ne serait peut-être pas arrivé.
Voilà mon histoire, mon passage au 22ème, une année de ma vie qui m'a marqué à tout jamais. Des gens que je n'oublierais jamais - Je n'en ai plus jamais rencontré de semblables - La vie civile est triste quand on a connu ça.