1 DE LA DFL - Souvenirs, témoignages -" l'Odyssée d'un Compagnon de la Libération : Corentin PRIGENT" (BM1) par François TONNARD
Janvier 2011. Dans le cadre de notre Dossier du Mois sur le Bataillon de Marche n° 1, nous vous proposons de découvrir l'ouvrage publié en février 2010 par Monsieur François Tonnard autour de la mémoire du jeune Corentin Prigent, tué devant Damas en juin 1941 et fait Compagnon de la Libération en 1949.
François Tonnard a accepté de se présenter à nos lecteurs et de répondre à nos questions sur la genèse de son projet de biographie. (article ci-dessous).
(Un voyage au fil des pages et des images vous est ensuite proposé).
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Genèse d’une biographie. Entretien avec François Tonnard
Né en 1936 à Morlaix (Finistère) j’ai obtenu le baccalauréat en 1955. J’ai ensuite préparé à la faculté des sciences de Rennes une licence d’enseignement en sciences mathématiques que j’ai terminée en 1960 avec un supplément de deux certificats d’études supérieures en physique (pour lesquels j’ai obtenu la mention très bien). Recruté en octobre 1960 à la faculté des sciences de Rennes sur un poste d’enseignant-chercheur dans la section physique j’ai préparé, tout en assurant mon service d’enseignement, une thèse de doctorat de troisième cycle en physique structurale que j’ai soutenue en novembre 1962.
Après mon service militaire (1963-1964) j’ai préparé, à partir de mai 1964, une thèse de doctorat d’état en sciences physiques sur un sujet relatif à la technique de la Résonance Magnétique Nucléaire (technique qui est à l’origine notamment de l’I.R.M., Imagerie par Résonance Magnétique, couramment utilisée en médecine). J’ai soutenu cette thèse en juin 1970. Par la suite j’ai entamé de nouvelles recherches dans le domaine de la chimie quantique et travaillé en collaboration avec des chimistes expérimentateurs. Ces travaux qui ont été menés sur une période d’une trentaine d’années ont donné lieu à la publication, au fur et à mesure de leur avancement, dans diverses revues scientifiques françaises et étrangères, d’une cinquantaine d’articles cosignés avec mes collègues expérimentateurs.
Durant ce temps je suis passé successivement du grade d’assistant des universités à celui de Maître-Assistant puis de Maître de conférences habilité à diriger des recherches. En octobre 1967 j’ai été nommé maître-assistant au département chimie de l’Institut Universitaire de Technologie (IUT) de Rennes pour enseigner les sciences physiques. Entre 1995 et 1998 j’ai exercé la charge de chef du département chimie de l’IUT tout en assurant mon service d’enseignement. A l’issue de ce mandat, à l’âge de 62 ans (!), j’ai « fait valoir mes droits à la retraite ».
Depuis je partage mon temps entre le jardinage (je suis fils de cultivateur), la généalogie (recherches personnelles et activité bénévole au CGF, Centre Généalogique du Finistère), la numérisation de nos très nombreuses photos familiales en vue d’en faire bénéficier chacun de nos quatre enfants… et l’écriture : quelques articles pour le bulletin trimestriel du CGF et le bulletin municipal de Plouénan (commune dans laquelle nous avons notre résidence secondaire), le livre sur Corentin et un livre plus important par le volume sur l’histoire de la commune de Plouénan, qui est voisine de Mespaul.
Le projet de biographie sur Corentin PRIGENT
En mai 1940, mon père (né en 1909) qui était soldat quelque part dans le nord de la France a été fait prisonnier par les allemands puis expédié dans un stalag situé sur le territoire autrichien. Ma mère a alors quitté la campagne morlaisienne pour rejoindre sa famille dans sa commune d’origine, Mespaul. Elle s’y est installée, y a pris une ferme et l’a exploitée jusqu’au retour de captivité de mon père. J’ai donc vécu mon enfance et ma jeunesse à Mespaul mais, comme Corentin, j’ai passé beaucoup plus de temps en pension dans des établissements scolaires que chez moi. Je n’ai pas connu Corentin mais je connaissais bien sa famille. Voilà donc un premier motif pour justifier mon intérêt pour le personnage.
Corentin avait quatre sœurs : dans l’ordre chronologique Julienne, Aline, Victorine et Thérèse. Victorine, née en 1912, avait épousé un sabotier de Plouénan, Marcel Grall, et tenait un magasin d’articles chaussants au bourg. Il se trouve que j’ai épousé en 1961 leur fille Hélène qui est née en 1942 et qui n’a donc pas connu son oncle Corentin. Par contre, elle en a beaucoup entendu parler. Il était l’icône de la famille. Dans sa naïveté, Hélène l’assimilait à un saint… Elle se souvient avoir vu son père et son grand père René Prigent passer des après-midis de dimanche à s’escrimer sur des lettres manuscrites pour tenter de les déchiffrer. Il s’agissait des documents auxquels j’ai pu accéder en 2009 et qui m’ont servi pour l’écriture du livre.
Après le décès des parents de Corentin (son père en 1963 et sa mère en 1970), la benjamine, Thérèse, qui habitait la maison familiale avec son mari Jean Louis Quiviger et son fils Michel, reprit le flambeau et conserva le contact avec les Compagnons de la libération. Je me souviens avoir participé à l’île de Sein en juin 1985 à la cérémonie d’inauguration du mémorial pour le 45ème anniversaire de l’engagement des sénans pour la France libre. La famille de Corentin était représentée par sa sœur et son beau-frère, ses neveux par alliance Joseph Simon et moi-même ainsi que sa nièce Hélène Grall (voir photo). A la suite de cette cérémonie le général Simon avait remis une médaille à Thérèse Prigent (photo ci-dessous).
Lorsqu’il a fallu décider le placement de Thérèse en maison de retraite son fils a fait vider la maison. La caisse contenant les documents et les objets relatifs à Corentin fut confiée à sa nièce Georgette, épouse Simon et filleule de Corentin, qui demeure à Mespaul. Au début de Juillet 2009, à l’occasion d’une visite chez Georgette la conversation s’est portée sur Corentin et cette caisse contenant les souvenirs le concernant. Je suis allé avec elle la chercher dans le grenier de sa maison. Comme je manifestais mon intérêt pour certains des documents qui s’y trouvaient, Georgette me confia le tout moyennant une promesse de restitution intégrale le moment venu.
Je me mis au travail sans tarder. Cela m’a pris environ six mois. Au début février 2010 je remettais mes fichiers à l’imprimeur pour une publication en auto-édition.
Les sources
Voici les principaux documents dont je me suis servi pour écrire le livre :
• Le carnet de route de l’année 1937 annoté seulement au cours des vacances d’été (du 12 juillet au 25 août)
• 4 lettres adressées de Tournai en Belgique à ses parents et datées de 1932, 1934 et 1935 (2)
• 1 lettre adressée de La Flèche à ses parents en août 1939
• 11 lettres adressées de Brest à ses parents en 1937, 1938 (2), 1939 (3), 1940 (5)
• 2 cartes postales adressées à sa sœur Victorine (à Plouénan) et une lettre à son beau-frère Marcel GRALL qui était militaire sur le front, le tout à partir de St Cyr l’école
• L’agenda de l’année 1941 annoté du 1er janvier au 5 juin
• Lettres adressées aux parents de Corentin en 1945 et 1946 par le général DELANGE, le père LACOIN , Jean EMOND, le général SICE, Jean DUBURCH et le lieutenant LE MIERE.
Copie de la première des 6 pages de la lettre de Jean EMOND
Quelques découvertes majeures
La plupart de ceux qui ont lu mon livre m’avouent qu’ils n’avaient aucune connaissance des évènements qui se sont déroulés en Afrique et au Proche-Orient durant la deuxième guerre mondiale. L’ignorance est totale concernant les combats entre français.
J’ai été particulièrement heureux de découvrir l’agenda de l’année 1941 avec la description par Corentin lui-même, au jour le jour, du parcours du bataillon de marche N° 1 entre Brazzaville et la Palestine. C’est ce qui m’a décidé à entamer ce travail.
L’attitude des vichystes du Gabon préférant la captivité au ralliement à la France libre m’a beaucoup frappé. Peut-être cela explique-t-il certains antagonismes contemporains entre français ?
Les lettres rédigées par les militaires qui ont pris la peine de s’adresser aux parents de Corentin après la guerre m’ont impressionné par leur dignité, leur force émotionnelle et leur pouvoir de réconfort. Les larmes me viennent aux yeux à chaque fois que je relis la dernière partie de mon livre.
A partir de juillet 2009, mon épouse et moi avons tenté de retrouver Yvonne la fiancée de Corentin. Etait-elle encore vivante ? Si oui, où demeurait-elle ? Nous connaissons son nom et celui de son époux. Nous avons trouvé dans l’annuaire pour la ville de Brest sept ou huit personnes portant les mêmes nom et prénom. Il s’est avéré que l’âge correspondait approximativement pour deux d’entre elles (autour de 90 ans). Mais aucune ne possédait le même nom marital que notre Yvonne. L’une d’elles nous a dit : « c’est bien dommage ! J’aurais aimé être la personne que vous recherchez. Quelle belle histoire ! ». Nous n’avons pas insisté.
Les acquéreurs éventuels d’un livre récemment paru ne sont pas toujours ceux que l’auteur croit ou espère. J’ai été un peu déçu par le peu d’empressement de la famille Prigent. J’ai offert un exemplaire à chacun des neveux et nièces de Corentin. Par contre ces derniers ne se sont pas empressés pour en acheter pour leurs enfants ou petits enfants. C’est aussi pour eux que j’ai écrit ce livre. De même la population de Mespaul a été très réservée sinon absente ( ?). La plupart des exemplaires vendus l’ont été à des habitants de Plouénan… Il est vrai que ceux-ci ont apprécié mon « histoire de Plouénan » (parue en mai 2010) dont la première édition de 300 exemplaires a été épuisée en deux semaines…
Lorsqu’on examine les photographies de la famille Prigent prises à partir de 1940 on peut remarquer que les visages du père et de la mère de Corentin sont dépourvus de sourire. Ils avaient constamment le souci de connaître le sort de leur fils. Ils n’ont été informés que très tard de son décès, beaucoup plus tard que la famille du capitaine Rougé, tué le même jour. Il est vrai que celle-ci était parisienne. Les nouvelles parvenaient forcément beaucoup moins vite au fin fond de la Bretagne !
Corentin Prigent m’est apparu comme un jeune homme particulièrement courageux, peut-être même impétueux, possédant de fermes convictions religieuses et patriotiques. Etait-il présomptueux ou inconscient lorsqu’il écrivait, de l’école St Cyr, à son beau-frère Marcel Grall, le 11 mars 1940 « j’ai hâte d’aller à la guerre, à la vraie : j’ai l’impression, la certitude que je me conduirai très bien. On verra » ? Et plus loin, dans la même lettre : « je suis encore sur le point de me jeter dans l’inconnu : c’est une vie si nouvelle qui va commencer pour moi et parfois je me demande si j’y suis assez bien préparé ». Ces phrases prouvent qu’il éprouvait aussi parfois du doute et de l’appréhension.
Photo prise en juin 1944 ou 1945
devant l'entrée de la maison des parents Prigent
1er rang : René et Georgette Philippe, Hélène Grall (fillette) Aline Prigent et François Philippe (assis, époux de Julienne)
Au centre : René Prigent et Marie Moal (en coiffe de St Pol de Léon), les parents de Corentin
Dernier rang : Victorine et Julienne Prigent, Marcel Grall et Ollivier Rosec (époux d’Aline)
Retours et prolongements
J’ai constaté que peu de lecteurs pensent à faire part spontanément de leur avis à l’auteur de l’ouvrage. Il est probable que beaucoup n’osent pas s’y risquer même si leur jugement est positif. A signaler qu’un vieil ami (je l’ai connu au service militaire) m’a assuré avoir lu le livre avec autant d’émotion que si Corentin avait appartenu à sa propre famille.
Peu après la parution du livre j’ai été contacté par une radio finistérienne en langue bretonne, Arvorig FM. J’ai répondu par l’affirmative à la question de savoir si j’étais capable de satisfaire à une interview en breton qui est ma langue maternelle (tout comme pour Corentin). Une jeune journaliste est donc venue m’interroger à Plouénan. Je n’étais pas très à l’aise car mon vocabulaire breton est beaucoup moins riche et moins varié que le français. Ce fut néanmoins une expérience intéressante malgré mon impression d’avoir été mauvais.
Un point de vue personnel
Il est bien difficile de faire le parallèle entre les jeunes des années 1930/1940 et ceux d’aujourd’hui. Personnellement j’ai constaté que depuis les années soixante l’influence des parents sur les jeunes est bien moindre que celle exercée par les divers milieux extra-familiaux qu’ils fréquentent. Corentin était un chrétien fervent. De nos jours l’influence de l’église est quasi inexistante ; j’ai le sentiment que très peu de jeunes seraient prêts à risquer leur vie pour défendre leur patrie, fût-ce contre la barbarie. Il me semble qu’actuellement nombre de jeunes attendent beaucoup de l’état providence tout en refusant de payer de leur personne. A leur décharge il faut admettre que la situation économique leur est particulièrement défavorable.
François Tonnard, janvier 2011
Entretien accordé à Florence Roumeguère pour l’Amicale de la 1ère Division Française Libre
Amicale 1ère DFL- Genèse d'une biographi
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