1 de la DFL - Les souvenirs d'Aimé ARMPSACH (BM 11), écrits par son fils Patrice, mis en forme par sa petite-fille Blandine
Transcription d'après les mémoires que mon père m'a laissés..
Patrice Armspach - 2011
Je m’appelle Aimé Armspach, et je suis né à Nogent-sur-Oise le 1er Mai 1921.
Mon père, né en 1878, a eu deux filles d’un premier mariage nommée Andrée et France, avant de se remarier avec ma mère, Lucienne Ducrocq (décédée en 1929 d’une urémie). De leur union sont nés quatre fils : Georges né en 1917, Edouard en 1920, moi-même et Jacques en 1924. Ils ont également eu une petite fille, Liliane, décédée en 1928 des suites d’une méningite.
La vie est dure, très dure, dans les années 30. Pour vivre, je dirais même survivre, je rentre à 14 ans comme mes frères et notre père avant nous chez Montupet, spécialiste de la coulée d’aluminium, à Nogent-sur-Oise.
Arrive alors l’entrée en guerre de la France contre l’Allemagne en 1939. J’ai 18 ans, et mon frère Georges, âgé de 22 ans, est rappelé et part sur la frontière Est.
Le 10 mai 1940, l’Allemagne attaque le Luxembourg, la Belgique et la Hollande. Jacques est à Poissy où il travaille dans une usine fabriquant des charpentes métalliques, des armatures pour d’autres usines construisant des bateaux (Ets Devred). Dans notre usine de Nogent, le travail s’arrête. Notre père, Edouard et moi partons à pied à la gare de Creil où il n’y a plus de train, puis direction Beaumont, toujours à pied, où nous arrivons enfin à prendre un train pour nous rendre à Paris, gare du Nord, et ensuite rejoindre France à Alfortville. De là, notre père va chercher Jacques à Poissy, avant que nous partions à Ussel dans l’autre usine Montupet.
C’est l’Exode, quelques jours avant l’armistice de Pétain.
La première nuit passée à Ussel est mémorable : nous dormons dans la prison. Ensuite, nous trouvons un hôtel près de la gare nommé l’Hôtel de Nouailles. Jusqu’à la fin juin, le travail est au menu, suivi des vacances forcées jusqu’au 4 août où nous allons surtout à la pêche.
Nous n’avons aucune nouvelle de Georges : il était au 168e R.I de Forteresse. Nous apprendrons plus tard qu’il a été fait prisonnier à Rupts-sur-Moselle. Il travaillera dans une ferme ( il n’y était pas malheureux) jusqu’en 1942, avant de retourner chez Montupet qui avait tout fait pour récupérer ses spécialistes prisonniers.
Au mois d’Août 1940, c’est le retour à Nogent-sur-Oise. Les Allemands sont là !
Dans ce même mois, la gare de Creil est bombardée. Evidemment, il y a des dégâts collatéraux, ainsi le magasin « Au bon diable » est touché et s’écroule en partie. Plusieurs personnes s’y étaient réfugiés, s’y sentant peut-être en sécurité. Il y a eu 80 morts dans la gare et les maisons avoisinantes. Je veux aller aider les secours, j’arrive sur le pont de bois avec Jacques, mais un feldgendarme nous braque avec sa mitraillette « Raouss ! ». Nous ne connaissons pas l’allemand, mais là, nous comprenons très bien !! Nous faisons demi tour… la haine monte.
Pendant plus d’un an, je continue à travailler dans l’usine Montupet, où on travaille pour les Boches cette fois. Il y a quelques sabotages :le sable se mélangeait « par hasard » à l’aluminium, ce qui n’était pas bon pour les fuites sur leurs moteurs. Pour l’instant, il n’y a pas d’otage, on se fait juste engueuler, voire menacer.
Arrive ce 4 mars 1942 qui a précipité toute la motivation que j’avais d’aller combattre le « Boche». Oui, mais comment ?
Un avion « anglais » a bombardé quelques endroits stratégiques en région parisienne, mais a le malheur au retour de passer près de Creil. La flak le touche et je vois l’avion qui tombe en flamme et s’écrase à un ou deux kilomètres de la maison. Il fait nuit noire dans cette soirée : aucun des membres de l’équipage n’a pu sauter en parachute. J’apprendrai après la guerre que cet avion était un sickers type Wellington, que l’équipage était composé de six tchèques. Ils venaient de bombarder l’usine Renault à Boulogne et retournait à leur base en Angleterre dans le Norfolk, à East Wreitham. Ils reposent au cimetière de Creil.
Je suis avec mon frère Jacques, à la fenêtre de notre maison, rue des Champs de Bouleux à Nogent, et je lui dis que « je leur ferai payer » et je crois que j’ai pleuré ce soir-là.
Début septembre, je dis à ma famille que je pars. Mon idée est de rejoindre l’Afrique du Nord. Je ne sais pas trop comment cela va se passer. Mais déjà les bruits courent que les « Amerloques » ont des idées sur l’Afrique, mais où ? Le nord ou le sud ? Mon père ne montre aucune émotion : il était peut-être inquiet, ou ressentait de la fierté, à l’inverse de mon petit frère Jacques qui montrait de l’inquiétude.
Je suis maintenant à Marseille au fort Saint-Jean (je reviendrai dans les environs en août 1944 mais habillé autrement) ; là, le 18 septembre 1942, je m’engage pour trois ans. Je reste le temps de faire mes classes jusqu’au 11 octobre 1942. La chance est avec moi car les troupes de la France « non occupée » (je ne peux pas dire libre) sont envoyés en Afrique du Nord, et je prends avec d’autres gars le dernier bateau pour Alger le 12 octobre 1942. Je suis affecté au 16e RTT (régiment de tirailleurs tunisiens) où l’instruction continue. Puis arrive vite le débarquement américain au Maroc, et Alger pour moi le 8 novembre 1942. Quelques officiers résistent. Je me rappelle d’un capitaine qui tirait sur des chasseurs alliés, suivi de tirs des avions. Il était sur le toit d’un petit immeuble de la caserne, il s’est vite camouflé dans les étages inférieurs où il a attendu que tout soit fini. La résistance de ces quelques officiers ne dure pas. Nous attendons dans la caserne, puis, je ne me souviens plus du temps, le 1e janvier peut-être, un char arrive … ils sont là. On les acclame. Quelques jours plus tard, des officiers viennent nous voir pour nous demander notre position par rapport à la guerre .
Tout le monde ou presque reste pour continuer le combat avec les Alliés, pour le moment. Je me rappelle qu’un Alsacien est reparti pour sa famille sur la France de Pétain, par peur des représailles.
Avec le 16e RTT, en parallèle avec les Alliés et la France libre qui est encore dans le désert de la Tripolitaine, on rentre en Tunisie en février 1943.
Mars 1943 : je vais avoir mon baptême du feu à Tatahouine, puis la Tripolitaine. Nous sommes tout un tas de troupes disparates, contenant pour l’instant l’ennemi. En avril 1943, nous remontons du sud vers le nord de la Tunisie, repoussant Allemands et Italiens . Me voilà à Byzerte en mai 1943. Je suis passé par Galès, Sfax et Sousse mais je n’ai plus les dates. Enfin au côté des FFL, même si certains officiers nous interdisent le ralliement. Que d’atermoiements pendant cette période allant de mai à fin juillet 1943. Pour moi, c’est l’entraînement avec les tirailleurs, puis fini la politique : je suis chez les FFL au BM XI, à la CA (compagnie d’accompagnement) avec le lieutenant Rossignol et l’adjudant MAZANA. Première rencontre au début d’août 1943 avec celui qui sera mon chef et ami, Jean Ruis.
A Zwara, c’est la Tripolitaine, presque à la frontière de la Tunisie, nous mangeons bien, nous sommes bien habillés. A Nabeul je conduis les Bren carriers et aussi un GMC car on touche au matériel américain. Nous sommes près de Tunis . La mer, la plage, c’est pour l’instant le paradis, mais sans laisser de côté l’entraînement. J’ai une mitraillette 7,62 et un 6x6 qui transporte hommes et matériel. On ne voulait pas du casque américain, mais anglais qu’on a gardé jusqu’au débarquement à Naples, en Italie. Le GMC nous permet d’aller en perme à Tunis. Tout l’hiver 43-44 se passe ainsi : sport et entraînement avec le matériel américain qui nous pose quelques problèmes de compréhension, surtout avec l’armement. Il y a une suractivité de l’entraînement au début de 1944. On se doute qu’il va se passer quelque chose, on va sûrement se frotter aux Boches quelque part en Europe, mais où ? Italie ? France ? En avril 44, la DFL prend le train avec armes et matériel sur Bône, en Algérie, et certains, comme moi, prennent la route le 14 avril 1944. Embarquement des hommes sur le SS Ranchi et le matériel est réparti sur d’autres bateaux. Nous sommes environ 1500 hommes en cale, sur des couchettes superposées. On nous donne enfin notre destination : l’Italie. Un peu de déception … Nous arrivons dans la baie de Naples où énormément d’épaves de navires jonchent le port. Il faut passer d’un bateau à l’autre à l’aide de pontons pour arriver sur la terre ferme. Nous sommes au nord de Naples où nous cantonnons chez l’habitant. Les Italiens ont faim et les Italiennes sont belles ! De l’entraînement et de l’attente, puis plein nord.
Plus nous nous approchions, plus nous voyions les tirs d’artillerie qui rendaient l’horizon rouge. Les troupes canadiennes étaient sur notre droite. Au petit matin du 11 mai 1944, nous arrivons à une rivière, qui n’est autre que le Garigliano. Grâce au génie qui a installé un pont fait de barques, nous traversons et sommes pris sous un feu d’enfer. Dans les sous-bois, c’est la confrontation à coup d’armes individuelles. Le combat incertain a duré une partie de la journée, et nous sommes bloqués avec les Boches au dessus de nous qui tirent et lancent des grenades. Nous nous planquons comme nous pouvons. Nous relevons un bataillon presque complètement décimé. Le Cdt Magnie a été tué. Notre lieutenant ROSSIGNOL est blessé et évacué. Le lendemain, les Boches ont décrochés. Nous partons en longeant le Liri, direction Ponte Corvo qui est libéré, non sans de nombreux combats, même sporadiques.
Une anecdote douloureuse, dans un village italien dont je ne me souviens plus du nom. Nous sommes cinq ou six sur un muret. Nous avons retiré nos godasses, nous sommes crevés- FOOUUF !!!...trop tard pour se coucher : un obus éclate derrière nous à quinze ou dix mètres. Juste le temps de rentrer la tête dans les épaules, geste instinctif inutile. Il y a deux morts et deux blessés. Je n’ai rien, mon destin ne devait pas s’arrêter là. La lutte continue pour moi.
Nous apprenons que fin mai, les Américains sont rentrés dans Rome. Quelques uns d’entre nous ont l’honneur de défiler, dans les premiers jours de juin. Puis vient le débarquement en Normandie, le 6 , le 10 ou le 11. Nous repartons sur Viterbo . Là, tout va mal, nous sommes bloqués devant Montefiascone. Malgré les obus, nous arrivons enfin à tous passer. Nous continuons sur Bolsena et Radicofani. De là, nous repartons vers l’Ar, le long du lac de Bolsena. C’est dans un de ces villages proches du front que je vais au courrier. Boum ! Un mortier peut-être , car les Boches ne sont pas loin. Il tombe de l’autre côté de la rue. Je me couche (on a de bons réflexes quand on l’entend arriver), les éclats claquent autour de moi. Je n’ai rien. Encore une fois, la chance me suit.
Par la suite, nous allons vers Naples, Albanova. Nous reprenons des forces, nous vérifions le matériel. Nous touchons aussi du matériel neuf avec le paquetage.
Je me souviens -comment ne pas se rappeler des évènements aussi forts- que sur une route, alors que j’amenais du matériel, mon 6x6 a sauté sur une mine oubliée. De la chance encore, un privilégié de Dieu : je suis sonné mais intact. On me ramène vers l’AR pour en rechercher un autre, tout neuf.
Au début d’août, nous partons à Tarente . Je conduis le GMC qui transporte le matériel sur Brindisi. Nous sommes dans une région où les Italiens ne nous aiment pas. De nombreux incidents se produisent, et je crois qu’un ou deux de mes compatriotes se sont fait tuer au couteau. Les expéditions punitives étaient inévitables.
Nous nous entraînons avec des chalands et des filets de cordage. 7 au 8 août : embarque ment sur le Durban Castle. Où va-t-on ? Le 12 août, nous ne bougeons pas. C’est difficile car nous sommes plus ou moins entassés. Le 13 août, le jour se lève : nous sommes en mer, il n’y a plus de côte à l’horizon. Le 14 août, nous apprenons par nos officiers que nous partons pour « notre » France. Le débarquement se fera entre Toulouse et Nice. Nos cœurs battent très forts. Au 16 août, nous voyons les côtes de France, et les îles. Nous sommes en face de Cavalaire. Des avions allemands ont pointé leurs nez mais sont vite repartis. Dans la soirée, nous montons sur les chalands. Vite, nous nous retrouvons sur la plage, un peu de regroupement avec le matériel et en route pour l’intérieur, vers le premier village, Lalonde.
Le soir, route de (…) , nous sommes sérieusement accrochés. Ce jour fût difficile : j’apprends que des Allemands ont fait semblant de se rendre, et une fois que les hommes se sont approchés pour les faire prisonniers, ils se sont couchés et ceux qui étaient derrière ont commencé à tirer. Le lieutenant Dupuis et dizaine d’hommes sont tués par traîtrise, et trois Allemands sont fusillés pour l’exemple. De la ??, nous partons sur La Valette, le 22 août. Nous appuyons des progressions sur deux mitrailleuses. Ruis vient d’être blessé par un obus de 88 qui a claqué dans les arbres. Son poumon est perforé, il est évacué. Dans l’après-midi, l’adjudant Mazana veut venir sur ma position. A quelques mètres de moi, il se fait toucher mortellement par un tireur d’élite qui avait déjà tué ou blessé beaucoup de gars de notre section. L’adjudant sera fait compagnon de la libération. Ca continue de plus belle : éclat d’obus, tirs de fusils. Je me retrouve presque tout seul, intact. Je m’enrage, je tire sans arrêt, à moitié debout sur les Boches qui montent sur nous, blessés, morts peut-être. Les Allemands se retirent. Je serai cité à l’ordre de la brigade pour cet acte Nous continuons et libérons Toulon progressivement en attaquant les forts. Le 24 août, c’en est fini de cette partie sud. Maintenant nous remontons le Rhône, plein nord, en direction de Lyon. On ne nous oppose presque pas de résistance. Nous atteignons les faubourgs début septembre, puis Lyon est libéré. Nous essuyons quelques combats en remontant sur la Bourgogne avant de faire la liaison avec ceux venus de Normandie dans la région de Montbard. Après cette jonction, nous remontons toujours plein nord, dans les Vosges, en face de Belfort. Nous sommes à Ronchamp vers la fin de septembre. Les accrochages se font de plus en plus nombreux. Je conduis un GMC, comme toujours quand nous devons avancer sur plusieurs kilomètres. A Giromagny, c’est le retour de Ruis. En octobre, beaucoup de jeunes venus des maquis rejoignent notre unité, remplaçant les Africains de l’Afrique noire. Il fallait donner l’instruction à ces jeunes, Ruis avait du boulot. Ensuite, direction Massevaux. Dans la forêt, nous approchons d’une bâtisse lorsqu’on nous tire dessus. Nous décidons de redescendre vers Dolleren. Nous sommes bloqués entre deux collines et les Boches nous balancent des grenades. Cela ressemble à l’Italie. Nous sommes à côté d’une ferme, « la fennematt » où notre commandant Langlais vient de se faire tuer. Dans le même temps, nous apprenons que le général Brosset est mort à la suite d’un accident de jeep tombé dans un ruisseau. L’attaque se poursuit sur la route du ballon d’Alsace.
Dans un village, Seven-ou-Dolleren, ça tire de partout, nous restons cachés derrière un char avec Fabre. Chacun de nous décroche un drapeau nazi sur la façade d’une mairie (je l’ai toujours). Les combats sont durs et nous sommes presque encerclés. Nous arrivons à nous en sortir et à pousser jusqu’à la vallée de la Doller. Un souvenir : une femme dans un village nous fait de la soupe que j’apporte à toute la section. La jonction est faite le 28 novembre.
En décembre, un ordre tombe : libérer Royan. Avant, j’obtiens une permission pour voir ma sœur France à Alfortville. Les gens sont heureux d’être libres et les bals sont nombreux. Je vais à l’un d’entre eux, à la salle des fêtes. On me prend d’abord pour un américain, je dois remettre les choses en place. Là, je rencontre Colette qui sera ma marraine de guerre, et ma femme en février 1946. Ma famille me demande si j’ai été blessé aux pieds. En vérité, j’ai de grosses ampoules à cause des nouvelles chaussures depuis la Tunisie. Mais comment était-elle au courant ? C’est le curé de Nogent-sur-Oise avait eu des nouvelles au début de 1943. Quelques précisions : le curé s’appelait Fruchaud, et était le frère du médecin de la DFL.
A la mi-décembre, je suis en route pour Royan , nous sommes en place vers le 20 où nous nous préparons à nettoyer les dernières poches. Le 23 décembre, les Boches contre-attaque dans les Ardennes. Le 26 décembre, les Amerloques sont durement attaqués. Nous retraversons dans l’autre sens, la police militaire nous ouvre toutes les routes. Je conduis encore un GMC avec les copains à l’arrière. Le 30 décembre, c’est le regroupement, et le 1er janvier 1945, nous rentrons en Alsace. Il fait un froid de canard, ça descend parfois à moins 25°c la nuit. Nous prenons position à Benfeld. Les premiers jours, tout est calme. Avec RUIS, nous dormons dans le même trou, en se relayant pour ne pas s’endormir à cause du froid, dans la position avancée de garde. La température annihile la réflexion et l’attention. Vers le 8, nous sommes envoyés pour desserrer l’encerclement du BM24 qui est Obenheim. Nous nous en approchons, à un ou deux kilomètres, mais l’étau se resserre. Au début de la bataille, je suis face contre terre (ou neige, car le sol est gelé). Pendant des heures, les Allemands tirent à la mitrailleuse. J’entends les balles qui claquent quand elles passent près de ma tête. Deux chars font une percée pendant que nous décrochons dans l’autre sens. Retour à Benfeld avec nos blessés sur le dos. Fin janvier, nous repartons dans les bois d’Illhaeusern. Les combats sont terribles. Nous tirons à la mitrailleuse pour protéger une compagnie. Nous sommes encore à la limite d’être encerclé. Nous nous enterrons pour la nuit. Il fait toujours froid. Auparavant, nous étions passé sur une petite rivière gelée où la glace a craqué. Heureusement qu’il y avait de l’eau seulement à hauteur de genou. Attention aux pieds gelés. Je suis quand même mouillé, mais à 23 ans, le corps est solide. On reste sur place trois jours et trois nuits, mais le matériel manque pour lutter à armes égales. Ensuite, c’est le retour en AR, avec repas au village dans les maisons et les granges presque toutes en ruine, mais qui nous abritent de la neige et du grand froid. La compagnie est décimée, plus de la moitié est hors combat.
La route de Colmar est ouverte. En mars 1945, nous prenons la direction de l’Authion, ou tout au moins la côte d’Azur. C’est la détente et les permissions dans la région de Juan les pins. Nous nous apercevons que les civils ont déjà oublié la guerre, certains même nous montrent de la morgue et du mépris, surtout pour rentrer dans les endroits pour danser avec la tenue militaire. Au début d’avril, nous attaquons dans le massif de l’Authion. Les Allemands nous attendent, bien planqués dans les casemates. Ils nous canardent presque à bout portant car on ne les voit qu’au dernier moment. Peira cava. Le 12 avril, après de nombreux combats, nous atteignons Plan caval.
Puis, peut-être le lendemain, nous partons sur la Seca . Sur notre gauche, le BIMP a été décimée. Le 25-26 avril, nous sommes à Isola, colo de la Lombarde. Nous descendons sur la vallée de la Stura, où nous rencontrons les partisans italiens.
Le 28 avril nous rentrons à Borgo san Dalmazo. Auparavant, des avions avaient envoyés des tracts pour ne pas aller plus loin. C’est là, après les pérégrinations politiques, que l’on apprend l’armistice dès le 7 mai, en Italie, loin de notre pays et des festivités. Qui nous a empêchés d’avoir l’honneur d’entrer en Allemagne, pour aller à la place libérer des forts au sud de la France ?
J’estime que des gars de chez nous sont tombés pour rien car à l’armistice, l’Authion et l’ennemi qui s’y trouvait se seraient automatiquement rendus.
Début juin, nous retournons à Nice, et bivouaquons deux ou trois jours. C’est le départ pour la Seine-et-Marne par le train à Ozouer-le-Voulgis, où mon copain Jean Ruis a trouvé l’amour.
Le 18 juin, j’ai l’honneur de défiler avec ma compagnie pour « l’appel », et nous passons sous l’Arc de triomphe.
Les trois mois qui suivent sont faits de prises d’armes et de maniements, de corvées que nous font subir les officiers de la « dernière minute ». Je fais souvent le mur, j’ai même eu des jours d’arrêt pour cela. Mais c’est léger comparé à l’aventure que nous venons de passer.
Le 28 septembre, c’est la fin de mon parcours militaire. Trois années sont passées… le devoir est accompli. Ce que je m’étais fixé en septembre 1942. Je l’ai, je crois, fait de tout mon cœur et de toute mon âme pour la France.
On m’a demandé avant la fin de mon temps, d’aller voir du côté de l’Indochine, comme sous-officier. Mais ce n’est plus ma guerre, et mon amour, Colette, m’attend.
A MON PERE
Je pense à toi, ô Papa
Toi qui es parti là-bas
As-tu eu le temps de voir
Que les hommes aussi étaient en noirs ?
As-tu souffert en ce pays
Ou as-tu eu assez d’amis
Pour t’apercevoir enfin
Que ces êtres n’y étaient pour rien ?
Je voudrais que tu saches
Maintenant que tu te caches
Et que tu voles autour de moi
Combien je suis fier de toi.
Les pensées sont si fortes
Que souvent elles les emportent.
Pardonnons maintenant à ces gens
Car elles étaient seulement emportées par le vent.
Patrice Armspach

